Au delà du film, qui finit par prendre aux tripes .....
Le Cinéma d'Auterive organise aussi une collecte de dons, en tout genre. Car être re-logé, même souvent logé pour la 1° fois, impose de se procurer meubles, vaisselle, produits d'entretien et
autres, genre draps, couvertures, etc.
Alors ce Vendredi en allant au Cinéma l'Oustal à Auterive (en venant de Saverdun par la N20, à droite au feu rouge, puis à droite du rond point avant de passer l'Ariège) pensez à remplir votre
coffre d'auto.
L'histoire de ce film:
Ce film est d'abord né d'une rencontre forte et fortuite, dans une rue
toulousaine, avec un homme errant « aux semelles de vent », un vagabond gouailleur et lumineux : Phil le Fakir, clown et SDF de son état, lancé alors dans une grève de la faim contre le
harcèlement de la Police Municipale et pour le combat quotidien des Enfants de don Quichotte Toulousains. C'était le jour de son anniversaire, il était joyeux et criait qu'il était né le même
jour que la mort d'Edith Piaf, dans le même hôpital… Je savais désormais que ce film serait le portrait d'obscurs flamboyants, d'errants majestueux, de perdants généreux, de déclassés à la classe
humaine sans pareille, de figures de l'ombre mises en lumière…Ce film raconte leur vie des hauts et bas, leur combat pour avoir un toit..."
Avec pour seul centre l'homme, rien que l'homme, le film de Jean Henri
Meunier, Rien à perdre, m'a fait verser des larmes de rage et de bonheur. J'ai vu là un homme végétal au cœur de Toulouse, en quête du bonheur sur un fil fragile, entre enracinement et rejet,
entre cadre et hors cadre, entre l'homme et son ombre.
C'est une traversée permanente de frontières entre surface et profondeur,
là où le caché devient visible, là où se manifeste le visible autrement, jusqu'à l'émergence d'une autre hiérarchie des choses, des gestes et de leurs relations dans un relativisme au parfum de
réel. Il ne s'agit pas d'un savoir figé, mais bien d'une leçon d'humanisme où rien n'est vraiment anodin, ni jamais définitif. C'est un nouvel intervalle de clarté où se déploie la
fraternité.
De telle manière que Toulouse est filmée comme
jamais.
C'est un vol d'oiseaux qui se reflète dans l'eau ductile d'une Garonne
contenue et apaisée ; une Garonne dont le sillon liquide fertilise des quais où les corps s'étirent, sommeillent, s'enlacent, se caressent, s'embrassent, s'embrasent, où ça marche à pied, où ça
court, où se croisent arpenteurs et rêveurs, bref où ça vit pleinement, y compris l'homme végétal.
Il y a là le regard d'un poète intégral car, sans ignorer les atours de la
surface, il en fait éclater la peau, en pénètre la béance pour en sonder la profondeur.
L 'homme végétal n'a pas de domicile fixe, il est en lutte et il proteste,
«ça se passe comme ça ; ça restera comme ça ; on ira jusqu'au bout », dit-il, «et puis, je ne suis pas le seul, on est nombreux dans ce cas-là».
En effet, il est installé dans un campement des Enfants de Don Quichotte ,
sur l'esplanade du 19 août 1944, jour de la libération de Toulouse ; la libération, ça ne s'invente pas ! et là, c'est tout un programme aimanté par un toit ; « un toit c'est un droit », le mot
d'ordre récurent que clament tous les sans-abris qu'abrite ce film.
Au total, c'est la description d'un combat où se croisent la résistance,
la générosité, l'humanité et le partage pour faire émerger l'énergie singulière d'une cité non exclusive. Ainsi, dans ce village sur lequel flotte le drapeau noir des pirates au grand cœur, les
gestes divins d'un quotidien social s'enchaînent et se déchaînent avec des débats, des discours, des meetings, des fêtes, des chants, un coiffeur, des toilettes sèches, l'arrosage de fleurs, la
corvée des poubelles, l'épluchage des légumes et la préparation du repas pour 40 ou 60 personnes, jusqu'à tresser toute une vie d'êtres ensemble que le film fait émerger comme une terre d'Utopie
au cœur de la cité rose. C'est le moment où, par la guitare de Sandoval, l'image devient irrésistiblement audiovisuelle et se pulvérise en fragments de plainte ; la plainte pénétrante d'une chose
qui s'exonde et s'étire lentement, jusqu'à pénétrer la ville et l'incliner.
Ici, une femme qui a très froid, c'est son premier hiver dehors, parle
d'une perte d'emploi, éjectée par le patron, et puis d'un accident de voiture qui la met à la rue. C'est l'engrenage sans appel, «sans logement pas de boulot et sans boulot pas de logement». Là,
un jeune homme, qui a eu un problème familial, a tout laissé sur place, le canapé, le frigo, payé le loyer, mis la clé sous la porte et s'est cassé dans la rue, cette nouvelle école où on apprend
chaque jour, souvent dans la peine, pour trouver un abri, des amis, car seul dans la rue, «tu ne t'en sors pas et c'est pour ça qu'on a des chiens ». « Pas un mot en moins, pas un mot en plus »
dit un passant solidaire, comme le film dont le montage est celui d'un rhapsode soucieux de lier, de réunir ceux qui, épaves de trottoirs, n'ont qu'une main à tendre, que personne ne prend
jamais, telles les images de ces vélos tordus, enchaînés, désossés, abandonnés eux aussi, qui témoignent vivement d'une fausse mollesse de la violence ordinaire. Mais encore et toujours le
grincement d'une guitare dans l'entrelacs d'images incertaines, hantées par des fantômes qui boivent, courent, patinent, souvent au ralenti, gros plan sur le temps, pour donner la mesure d'une
tension, d'un mouvement qui n'est plus contenu.
D'ailleurs, c'est le départ d'une manif, dans la beauté d'un geste décidé,
d'une voix collective qui clame « luttons, luttons, un toit c'est la loi » et «une tente démontée, c'est un toit retrouvé ». Le film n'écarte aucune souffrance, aucun doute, aucune contradiction,
il ne cherche pas la perfection qui finirait par n'être plus qu'une contrefaçon de la vérité. Il se déroule sous le soleil, dans la neige où le groupe grelotte, mais résiste et insiste alors que
le film persiste dans la relance d'un désir en construction : « on nous a posé l'électricité, on peut recevoir le courrier, alors là, il y a plus qu'à construire ». L'homme végétal vient de
parler, d'une parole en santé, d'une parole d'homme en liaison avec le monde, enfin, un poste de radio à la main pour étendre encore plus son écoute.
Et toujours des fragments grinçants du temps qu'il fait, du temps qui
passe et des chalands qui passent le temps, qui tuent leur temps à consommer, sans regarder la simultanéité complexe de leur condition, dans la répétition à l'infini des modes d'emploi
publicitaires de la consumation. Au demeurant des fragments chaleureux qui dessinent l'horizon de ce qui devrait se partager.
Tandis que là-bas, du côté de la Libération, où le campement sous la neige
n'a rien d'un gel pictural, où des mains se réchauffent dans les flammes, le mouvement continue. Ils iront jusqu'au bout, portés par le rêve moteur d'un voyage au pays des merveilles, du partage
et de la fraternité, où il ferait bon vivre dans une petite chaumière, près d'une cheminée, avec les chiens à côté, un petit potager derrière et puis la vente de leurs radis ou de leurs
salades.
Soudain, c'est le sommet, un jeune homme est ému aux larmes, car il vient
de recevoir une lettre, la première du campement pour une personne, une lettre de sa grand-mère. « Elle pense à moi », dit-il, «merci à la poste ». La larme à l'œil, il me semble que j'ai la
larme à l'œil.
Le film ne vise nullement l'idéalisation de la réalité, mais il ne rejette
pas le désir des sans abris de vivre ordinairement au beau milieu de la vie des gens ordinaires. Il organise même cette envie en suivant les sans abris sur le chemin de l'action, eux qui savent
que c'est la seule solution de faire leur petite révolution et de montrer qu'ils sont nés dans un pays qui existe vraiment.
D'ailleurs, si le film insiste sur la fragilité du camp, il insiste aussi
sur l'agora qu'il est devenu, où convergent de nombreux soutiens qui prouvent que désormais la frontière se traverse aisément, comme le fait cette jeune fille solidaire qui amène l'homme végétal
sur le porte-bagage dans une ronde du bonheur, au son d'éclats de rires complices et joyeux, sur la place du changement, dans le film du changement ; alors là, le bonheur existe bel et bien, car
il est partagé.
A la sortie du Tribunal, loin de l'élection de Sarkozy qui les avait
tétanisés, les visages sont radieux et libérés, «c'est bon on a gagné».
Aussi, lorsque l'homme végétal agite un trousseau de clés, telles les clés
d'une liberté nouvelle d'entrer et de sortir de chez soi pour aller vers les autres, c'est le début d'autre chose, avec beaucoup de souvenirs, de promesses et pas mal d'amour. Alors, dans le
moment où le visage de Fakir, l'homme végétal, au ras des pâquerettes, me dévisage, je me demande bien quel est ce regard qui traverse ses yeux et j'ai envie de dire que c'est celui de la dignité
gagnée.